dimanche 30 juillet 2017

L’affaire Okja

Stéphane Goudet : “On peut parfois ouvrir les salles aux films et séries 

produites par la télé quand cela fait sens”

  • Stéphane Goudet
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  •  Mis à jour le 18/07/2017 à 15h40.

  • Le directeur artistique du Méliès à Montreuil est l'un des rares exploitants à avoir projeté “Okja”, le film Netflix de Bong Joon-ho. Il explique ici pourquoi et réagit à la tribune publiée par le distributeur Jean Labadie dans Telerama.fr, “Dix solutions pour aider le cinéma en salle”.
    Maître de conférences à l’université Paris 1, Stéphane Goudet est critique à Positif et directeur artistique du cinéma Méliès à Montreuil, qui vient de franchir les 500 000 entrées vingt mois après son ouverture. Il revient sur les raisons qui ont conduit ce complexe art et essai public, à diffuser Okja, le film de Bong Joon-ho produit par Netflix, fin juin, et en tire quelques leçons sur l’ouverture de la salle de demain aux œuvres définies a priori comme « non cinématographiques ». Avant d'aborder la modification de la chronologie des médias proposée par le distributeur Jean Labadie dans sa tribune publiée par Telerama.fr, “Dix solutions pour aider le cinéma en salle”.

    “L’affaire Okja”

    Fallait-il diffuser Okja sur grand écran, après le scandale provoqué par sa sélection en compétition officielle au dernier festival de Cannes ? Telle aura été l’une des questions les plus commentées et médiatisées des derniers mois dans le champ de l’exploitation française. A cette question pourtant, la très grande majorité des salles de cinéma n’a pas eu à répondre. Echaudé par la menace (non mise à exécution) de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF) de ne pas du tout distribuer de places aux exploitants pour voir le film sur la Croisette, perturbé, peut-être, par le refus du Centre national du cinéma (CNC) d’attribuer au dernier film de Bong Joon-ho (Memories of MurderSnowpiercer) un visa provisoire pour permettre quelques projections exceptionnelles payantes d’Okja, Netflix n'avait retenu que 6 lieux de projections publiques et gratuites pour toute la France, à Nantes, Bordeaux, Paris et Montreuil, dans le cadre exclusif des festivals organisés par Capricci et la revue So Film.
    Le week-end précédant la projection fixée au 28 juin, les deux salles parisiennes se désistèrent, la première (le Forum des images) en invoquant des « raisons techniques », la seconde (le Max Linder) pour ne pas être la toute dernière salle intra muros à diffuser le film qui faisait polémique. En région parisienne, Le Méliès de Montreuil se retrouva donc seul à montrer ce film qu’on peut considérer comme l’un des plus stimulants de la dernière compétition cannoise. Le résultat ne se fit pas attendre. Après floraison des articles dans la presse, 560 spectateurs remplirent les deux grandes salles de ce complexe art et essai public de 6 salles et 1170 fauteuils. Phénomène inespéré : plusieurs dizaines de personnes refoulées à l’entrée se rabattirent, faute de places, sur les quatre autres films programmés ce même soir (le coréen Sans pitié inclus), faisant bénéficier aux films et aux distributeurs des salles voisines de l’attractivité d’Okja, produit par Netflix… Mille cinq cents soixante spectateurs vinrent ce jour-là au Méliès, établissant un nouveau record pour un mercredi estival.
    Les spectateurs, très majoritairement âgés de 18 à 30 ans, soit très exactement la tranche d’âge que touchent le moins les salles art et essai, visiblement ravis d’être présents, firent une fête au film, à la salle et à l’équipe. Un site dédié au cinéma coréen diffusa même le lendemain les images de cet accueil euphorique, les adressa à Bong Joon-ho, qui répondit au site : « C’est réellement touchant et énorme. Je ne sais pas ce que je peux dire à ces publics magnifiques. MERCI BEAUCOUP ! [en français dans le texte]. Je vous enverrai bientôt une réponse vidéo »… Carton plein donc, et satisfaction générale ? Eh non ! Quelques exploitants, désireux d’afficher à tout prix leur résistance au surpuissant Netflix, dénoncèrent cette séance unique et y virent une « violation de la chronologie des médias », voire un « enterrement de l’exploitation privée indépendante ». Diantre ! 

    Défendre une réelle diversité des œuvres et des auteurs

    « Il est vrai que le patron de Netflix, Reed Hastings, a pris position contre cette règle précieuse mais appelée à évoluer, qui impose, pour préserver le prestige et l’exclusivité des salles obscures, des sorties différées sur les autres supports (Vidéo à la demande et DVD/Blu-Ray à 4 mois, Canal + à 10 mois, chaînes de télé coproductrices à 22 mois, les autres chaînes à 30 mois et VOD par abonnement comme Netflix à 36 mois). Cependant, les séances uniques (a fortiori gratuites) au cinéma ne sont en aucun cas des contournements de la loi, ni des alternatives économiques au modèle français, mais bien des séances encadrées, assez communes, consacrées à des œuvres ou programmes non produits pour le cinéma (téléfilms, séries, vidéo art, etc.), séances auxquels le CNC accorde toujours d’ordinaire des visas provisoires. Parfois même, un distributeur décide de sortir ces œuvres-là en salles après leur diffusion télévisuelle, de Marius et Jeannette de Guédiguian et Les Roseaux sauvages de Téchiné au récent et formidable I’m not your Negro, de Raoul Peck, en passant par Carlos d’Assayas et P’tit Quinquin et, à la rentrée, Jeannette de Bruno Dumont, et personne n’a jamais songé à s’en plaindre sérieusement. Car le grand écran est le milieu naturel où s’épanouissent ces œuvres.
    N’est-ce pas précisément l’une des significations du film Okja ? Ne raconte-t-il pas, ce film que Bong Joon-ho voulait voir sur grand écran, l’histoire d’une nouvelle façon de produire de la viande (et des films), hors sol, en batterie voire en laboratoire, de produire donc plus gros, plus spectaculaire, avec plus de moyens, pour plus de saveur et d’attraits ? Or le résultat est que nombre de films ainsi financés, venus du monde entier mais artificiellement dopés aux OGM, finiront à l’abattoir sans même avoir été vus… C’est le principe même de la plateforme, à entendre littéralement : tout y est supposé se valoir. C’est le contraire même d’une salle de cinéma éditorialisée qui choisit ses œuvres, détermine la meilleure façon de communiquer à leur sujet et les met en valeur en organisant régulièrement des rencontres entre son public et les réalisateurs ou des interventions pour éclairer les films de points de vue historiques, esthétiques, sociaux ou politiques.
    En d’autres termes, la truie Okja ne peut s’épanouir que dans les verts pâturages bio du pays de Mija, son amie et éleveuse, digne représentante des exploitants de cinéma indépendants. Et puis, soyons sérieux, qui aura fait le plus de publicité à Netflix ? Les deux directions du Méliès de Montreuil et de l’Utopia Bordeaux qui ont diffusé une fois Okja sur grand écran pour ses qualités cinématographiques et sa dimension allégorique ? Ou ceux qui ont signifié, dès le festival de Cannes, leur hostilité à la plateforme, et qui ont, parfois, appelé au boycott des deux salles évoquées ? De ces quelques castors grand format, on attend évidemment, par souci de cohérence, qu’ils refusent de programmer, s’il peut être projeté en salles, le prochain blockbuster produit par Netflix, signé Martin Scorsese.
    Toutes les études publiées depuis deux ans sur la salle de cinéma de demain évoquent la nécessité pour faire vivre ces lieux plus intensément et maintenir leur attractivité pour toutes les générations, d’ouvrir la programmation au-delà du cinéma. L’ouvrir parfois aux films et séries produites par la télévision quand cela fait sens (nous montrerons Twin Peaks au Méliès si la possibilité nous en est offerte) ; l’ouvrir aussi, et c’est déjà évidemment le cas de très nombreuses salles, à des concerts, spectacles, représentations théâtrales ou événements sportifs et autres compétitions de jeux vidéo. Est-ce choquant ? Non. Car il est du devoir des exploitants de travailler aussi sur la façon dont les spectateurs vivent leurs émotions et partagent l’espace de leurs salles. Tout est ensuite affaire de proportions et de priorités. La nôtre est d’encourager la curiosité et la créativité, en défendant une réelle diversité des œuvres et des auteurs. La déferlante de séances spéciales annoncée au début des années 2010 puis au moment du passage au tout numérique n’a pas eu lieu. Car ces séances consacrées au « hors film » ont vocation à n’être que très exceptionnelles et, c’est heureux, ne touchent leur public qu’à cette condition.
    Autre tabou sous-jacent à cette « affaire Okja », comme la qualifie Télérama : est-il choquant de discuter d’une modification de la chronologie des médias ? Non. Faut-il pour autant en qualifier le principe d’obsolète et la vouer aux gémonies ? Evidemment pas. 

    Complémentarité des médias

    Jean Labadie propose de ne pas avancer le passage les films à la télévision (n’en déplaise à Canal +), mais d’adapter la fenêtre VOD, en créant une salle virtuelle, avec billetterie CNC, gérée par l’exploitant local, afin de « faire disparaître le vide entre l’arrêt des salles et l’exploitation VOD ». On voit mal à cette heure comment se définirait le périmètre de l’accès aux films et plus encore comment fonctionnerait la prise de décision de mise en ligne et la remontée de recettes dans les cas innombrables où les exploitants seraient nombreux à travailler sur un même territoire. On pourrait craindre également que des pressions se fassent jour pour réduire l’exposition des films en salles afin de privilégier leur mise à disposition plus rapide sur Internet. Mais cette question de la complémentarité de la salle et de la VOD, de l’implication même des exploitants dans l’accès aux films sur le Web, mérite d’être posée, là encore sans dogmatisme.
    Jean Labadie termine son texte fort stimulant par un appel à « réveiller la cinéphilie » et on lui donne évidemment raison. Et le dirigeant du Pacte de préciser : « Cela passe par les ciné-clubs dans les écoles, mais aussi par la télévision publique ». On ajoutera que cela doit passer aussi par un effort des salles art et essai en matière de pédagogie et d’accompagnement des films par des conférences régulières initiant au cinéma. Mais à l’heure où l’on évoque la disparition probable du légendaire Cinéma de minuit sur France 3, nous devrions également exiger du nouveau gouvernement et de la direction de France Télévisions à la fois la création d’un « Cinéma de 21 heures », diffusant du cinéma de patrimoine en tous genres à une heure de grande écoute, et la recréation d’une véritable émission pédagogique sur le cinéma, inspirée par l'excellent web-magazine Blow up de Luc Lagier et par les présentations des réalisateurs de la Cinétek. Misons là encore sur une complémentarité des médias, plutôt que de les concevoir, à l’ancienne, comme irréconciliables. »