mercredi 13 janvier 2016

ENTRETIEN AVEC STÉPHANE GOUDET

En Seine-Saint-Denis, le cinéma Méliès de Montreuil et ses 6 salles, plus grand cinéma public art et essai d'Europe, a été inauguré le 19 septembre 2015 et fêtera en janvier 2016 son 100 000ème spectateur. Retour sur un projet ambitieux, qui n'a été possible qu'au prix d'une lutte collective longue et douloureuse.

Rencontre avec son directeur artistique depuis 2002, 
l'universitaire Stéphane Goudet.


Le projet d'extension du Méliès de 3 à 6 salles a fait l'objet de deux luttes longues et complexes. Pourriez-vous nous les résumer ?

 

Le projet a d'abord été contesté en 2007 par les circuits UGC et MK2 pour "concurrence déloyale" et "abus de position dominante". Mais face à la mobilisation de 20 000 spectateurs par l'association de spectateurs Renc'Art au Méliès et suite à une pétition de 160 réalisateurs internationaux, dont 16 Palmes d'or, UGC et MK2 ont retiré leur recours. C’était sans compter sur la nouvelle maire élue, l'écologiste Dominique Voynet, qui désapprouvait elle aussi ce projet, parce qu'il avait été initié par « un simple agent municipal » et soutenu par son prédécesseur, Jean-Pierre Brard, parce qu'elle le trouvait trop cher et parce qu'elle pensait surtout que l'argent public ne devait pas servir à créer un « cinéma public » art et essai. Les verts s’étaient opposés à la municipalisation du Méliès en 2001. De gauche ou non, pour eux, le cinéma relève du commerce, donc du privé. Ils ont notamment de sérieux doutes sur l’éducation à l’image qui reviendrait, je cite une de ses adjointes, « à forcer les enfants à voir des films qu’ils n’ont pas envie de voir ». Voynet a donc tout fait pour empêcher ce projet public d’exister ou le faire échouer. Six mois après son élection, elle décrit le futur Cœur-de-ville dans son journal municipal et le cinéma a disparu ! Mais comme elle a vu que sa suppression totale était impossible, elle a essayé de le "reprendre en mains", autrement dit d'en renouveler la direction.

Quelles méthodes a-t-elle utilisé pour arriver à ses fins ?

 

En 2012, elle a déclenché deux enquêtes administratives, soit plus de 30 auditions individuelles : la première pour « souffrance au travail du personnel », en profitant d'une tentative de suicide qui, n’a cessé d’affirmer la personne concernée, « n'avait rien à voir avec le travail ». L’unique agent (sur 15 employés) qui avait accepté de déclencher l’enquête a ensuite saisi le tribunal administratif pour « obtenir le poste qui lui avait été promis »… Il a été débouté. Cette accusation a aussitôt suscité une levée de boucliers de l'équipe et a été évacuée par l’enquête elle-même, laquelle a disparu depuis... Il a donc fallu trouver un autre prétexte et déclencher une deuxième enquête administrative en un an, cette fois, pour « dysfonctionnements comptables ». La municipalité a alors repris une accusation de « détournement de fonds publics » déjà produite en conseil municipal quelques années auparavant contre la direction précédente, en se fondant sur un vice de forme que nous avions nous-mêmes dénoncé dans la gestion de 15 séances par an sur 3500 (les films sans visa ou « séances non commerciales »). En additionnant les exonérations parfaitement régulières et souvent obligatoires délivrées pendant 10 ans, l'enquête administrative a alors produit le chiffre délirant de 143 000 euros de manque à gagner pour les contribuables, et j'ai été licencié et trois collègues sanctionnées, qu’elles soient non reconduite ou changées de service.

C'est alors qu'une résistance collective s'est mise en place ?


Avant même que les sanctions programmées ne tombent, l'équipe quasi complète, formidablement solidaire, a réalisé une grève de 46 jours, la plus longue de l'histoire de l'exploitation, avec le soutien constant de la CGT. L'association Renc'Art au Méliès s'est de nouveau mobilisée, ainsi qu'un collectif indépendant des spectateurs du Méliès pour organiser avec nous pendant un an et demi des actions régulières de résistance et des séances dites du Méliès éphémère, qui avaient lieu essentiellement à la Maison de l'arbre, sur le lieu même où Méliès a tourné ses films. Toutes les forces politiques, à l'exception des verts, ont soutenu ce mouvement et Dominique Voynet, affaiblie par ce type de pratiques scandaleuses et promise à la défaite, a renoncé à se présenter aux municipales et a fait perdre son camp. Aussitôt élu, le nouveau Maire, Patrice Bessac, a réintégré les 3 agents évincés désireux de retrouver leur poste. Et 9 mois plus tard, le tribunal de Bobigny a ordonné un non lieu général en condamnant le caractère « hâtif » et « politique » de la plainte de la ville. Cette lutte collective exemplaire unissant pendant un an et demi l'équipe, les spectateurs, les réalisateurs proches et tous les élus de l'opposition sera en 2016 au coeur d'un documentaire sur l’action publique, Lumière sur Le Méliès, réalisé par Abraham Cohen.

Quel bilan tirez-vous de l'ouverture du nouveau Méliès, face à la mairie ?


Malgré de sérieux problèmes techniques, le bilan de la fréquentation est très encourageant : 90 000 entrées en un peu plus de 4 mois (contre 1113 000 en un an en 2013 quand Voynet a repris en mains le cinéma…) et d'excellents résultats, aussi bien sur les films art et essai, porteurs ou non, que sur Star Wars. Car l'enjeu du Méliès est bien de s'adresser à tous les publics sans exclusive, et de réunir dans une même « maison du cinéma » le meilleur du septième art, quels que soient les budgets de production ou de promotion des films. Cette dynamique nous a déjà permis de recevoir aussi bien Jacques Audiard et John Landis qu’Agnès Varda, Xavier Giannoli, Amos Gitaï et Joachim Trier. Bref, on peut dire que le démarrage est très prometteur.


Entretien réalisé par Serge Grimaldi