mardi 8 octobre 2013

regards.fr 4 octobre 2013

POUJADISME DE GAUCHE
Par Stéphane Goudet





La parole à Stéphane Goudet, maître de conférences à l’université Paris 1, directeur artistique du cinéma Le Méliès de Montreuil de 2002 à 2013. Lire aussi tous nos articles sur l’affaire du Méliès : ici.
« Trop élitiste. Je n’ose dire : "pour les bobos"… ». Ainsi s’est exprimée, dans les colonnes du Monde, Dominique Voynet, maire de Montreuil, pour qualifier le travail unanimement reconnu du cinéma Méliès de sa ville : 3 salles, 495 places, 175 à 200 000 entrées par an. Neuf mois plus tard, après moultes accusations et deux enquêtes administratives en un an totalisant 35 auditions, l’ancienne candidate écologiste à l’élection présidentielle a choisi d’écarter en même temps les trois programmateurs (jeune public, tout public, direction artistique), et de nommer à la direction du cinéma une responsable administrative, n’ayant d’expérience, ni de direction ni de programmation d’un équipement comparable. Pourquoi Dominique Voynet a-t-elle, à la surprise générale, choisi Nathalie Hocquard, venue du cinéma Studio 66 à Champigny ? L’intéressée évoque comme hypothèse sa « loyauté » envers son précédent employeur. Accordons-lui. Elle est sans doute la seule candidate à avoir accompagné, de l’intérieur, la privatisation d’une salle publique d’art et essai, tout en continuant à faire l’éloge de la municipalité : « Champigny s’est fortement impliquée dans la sauvegarde du cinéma de centre-ville », écrit-elle deux ans après le rachat du cinéma par Mégarama et sa transformation en miniplexe standardisé. Evidemment, chez certains spectateurs du Méliès qui se souviennent de l’hostilité des écologistes au statut de cinéma public, ce choix a conforté l’hypothèse d’un projet, réel ou fantasmé, de privatisation du cinéma de Montreuil.
À lire le mémoire sur la cinéphilie qu’a rédigé la nouvelle directrice du Méliès, ce sont bien des questions de politique culturelle qui surgissent et interrogent la nouvelle ligne éditoriale. D’autant que Dominique Voynet a renchéri en qualifiant, devant l’association des spectateurs, le projet culturel que portait jusqu’à présent l’équipe du Méliès, de « dépassé et passéiste ». Quelques formules retiennent l’attention dans ce mémoire, qui, si elles étaient reprises par la ville de Montreuil, renverraient clairement à la montée du poujadisme culturel connue, hélas, dans nombre de municipalités de gauche. L’objectif que Nathalie Hocquard donne à l’unique séance art et essai hebdomadaire qu’elle animait jusqu’en 2012 ? « Faire passer une bonne soirée de simple consommateur de films ». On a connu plus ambitieux. La programmation est-elle à l’unisson ? Parfaitement. Il faut, nous explique Nathalie Hocquard, savoir renoncer aux « films trop tristes, trop pesants sur un plan psychologique ». Les spectateurs, raconte-t-elle, « ont réclamé des films plus légers. La programmation a été adaptée à leur demande : les films proposés ont été moins glauques ». Peut-être alors l’animation se caractérise-t-elle par son exigence ? Surtout pas ! L’animateur doit être un « passeur de paroles »,écrit Nathalie Hocquard. Ou un passeur de micro ? Car « il ne s’agit pas d’imposer un savoir, des connaissances sur l’analyse de films ». Surtout pas ! Le projet est de « démocratiser, non pas la culture mais la parole ». Il faut en effet dépasser « le terme de démocratisation culturelle, chère aux municipalités de gauche » et condamner « son échec fataliste ». Tout est dit. Et l’on comprend, en écho, pourquoi certains élus, tenants de la politique des bras baissés, s’en prennent désormais aux dispositifs d’éducation à l’image, jugés contre-productifs, « élitistes » eux aussi ou arrogants.
Plus de six mois après la prise de pouvoir par Dominique Voynet et Nathalie Hocquard, où en est donc le Méliès de Montreuil, qui faisait preuve, écrivait Le Monde il y a deux ans, d’une« inventivité sans cesse renouvelée ». Supposé être réorienté vers de « nouveaux publics », le cinéma de Montreuil a vu, par rapport à l’année précédente, sa fréquentation plonger de 45% sur les 6 premiers mois de l’année 2013. Un désastre ! « C’est parce que mes opposants comptent la grève de 46 jours de l’équipe », répliquerait Dominique Voynet, qui refuse d’assumer la responsabilité de cette contestation historique destinée à dénoncer « les mensonges de la ville » et « la maltraitance » de l’équipe. À combien s’élève alors la perte de la fréquentation depuis la réouverture du 8 mars ? La ville, après avoir parlé d’une « hausse », admet officiellement une baisse de 15%.... Soit la moitié du chiffre réel. Le Méliès a perdu près du tiers de ses entrées dans les quatre mois qui ont suivi la grève et la perte de recettes excède désormais les 200 000 euros.
Le Méliès qui avait besoin d’un véritable élan pour réussir le pari de son agrandissement est donc en danger, et plus encore, le futur cinéma, dont Dominique Voynet admet à présent publiquement qu’elle ne l’a pas voulu. Mais les spectateurs, d’une grande fidélité, restent exceptionnellement mobilisés. Le 8 juin, 350 personnes défilaient encore (quatre mois après une première manifestation réunissant plus de 500 personnes), pour réclamer justice pour l’équipe du cinéma et dénoncer les mensonges de la municipalité concernant, notamment, l’invention d’une « caisse noire », à l’origine d’une plainte en« diffamation » par trois des agents sanctionnés. Voyant que la mobilisation ne faiblissait pas, Dominique Voynet a fait suspendre en mai dernier toute rencontre avec les réalisateurs, après que les trois derniers invités ont soutenu en public les agents écartés. L’association des spectateurs, Renc’Art au Méliès, et le collectif indépendant des spectateurs du Méliès ont donc décidé de prolonger les initiatives de l’équipe nées pendant la grève du début d’année : séances du « Méliès éphémères » hors les murs, dans des lieux amis désireux de voir perdurer l’esprit de ce cinéma emblématique ; et « rencontres subliminales du Méliès », avec investissement de séances au Méliès même, pour dialoguer avec des créateurs invités en direct. À sept mois des élections municipales, la lutte des défenseurs du Méliès, à laquelle tous les partis de gauche se sont associés (exceptée Europe Écologie-les Verts), pourrait bien connaître à la rentrée sa deuxième mi-temps.
« Il m’a parlé, écrit Pirandello, de la confusion d’esprit dont chacun souffre du fait de l’incertitude où il se trouve de sa propre situation. La tactique est claire désormais. Dès que quelqu’un semble parvenir à une position de premier plan dans quelque domaine que ce soit, il a beau être prudent, apte à se défendre, garder l’œil ouvert et se tenir prêt à écarter les embûches et à déjouer les intrigues, on s’arrange pour que, de lui-même, il éprouve le sentiment d’être exposé, d’être isolé, qu’il se sente gêné de risquer le moindre geste, d’oser le moindre pas, et on l’amène ainsi à rentrer dans le rang, sans intervenir directement. Pour d’autres, on commence dès le début par des insinuations, des accusations vagues, que suivent, à l’occasion des polémiques déclarées, déclenchées au bon moment, interrompues au bon moment, puis relancées. Pour celui qui se croit déjà sûr de son influence et se targue d’une autorité reconnue, on riposte sous la forme d’un démenti formel, d’un échec flagrant, qui le plaque au sol dans la position la plus humiliante. Et j’en passe. Le but recherché, c’est d’empêcher quiconque de dépasser les autres, quiconque de lever la tête. Autour de Lui, que toutes les têtes soient au même niveau, qu’elles ne lui arrivent qu’au genou, et pas un pouce plus haut. Dès lors, tout demeure, par force, bas et confus ; et rien ne peut plus exister que bassesse et confusion. Il faut perpétuellement faire et défaire, mettre et enlever. Tandis que règne partout une hantise de précarité qui avilit et angoisse. »