vendredi 24 mai 2013

L'Humanité.fr Mercredi 22 Mai


2/5 Manuela Frésil. 

Du cinéma et de la question sociale  : ça sert à qui, à quoi, de faire des films pas drôles ?



Il est venu me voir l’autre soir à la fin de la projection. Il me dit : « Vous me reconnaissez », comme je ne suis pas sûre, je lui dis « non ». Il me dit : 
« Je suis R, vous m’avez interviewé pour le film. Je suis dans le film… » Pour réaliser Entrée du personnel, j’ai, en effet, passé un pacte de confidentialité avec les salariés. Nous ne nous sommes vus qu’une seule fois, j’ai enregistré leurs paroles. Transcrits, ces mots sont devenus le texte du film. Au son, le film raconte comment le travail à la chaîne use les corps ; à l’image, c’est une autre histoire : étiquettes, barquettes, poulets, jambons… Entre les salariés et la matière qu’ils travaillent, qui s’appelle « minerai » comme du charbon, c’est chair contre chair.
R est l’un des rares contremaîtres à avoir accepté de témoigner de ses conditions de travail. Il m’avait dit : « Au début, j’étais à fond derrière l’entreprise et même derrière la direction. On nous disait : “Avec les nouvelles machines, vous n’aurez plus rien à porter, et si ça va trop vite, on arrêtera le bouton…” » Sauf que sur ces machines, il n’y a pas de bouton, et c’est comme ça que R est devenu syndicaliste.
Quand il a dit à son « chef » du syndicat qu’il venait voir le film, l’autre lui a dit : « C’est pas un film comme ça qui revalorisera mes métiers. » Le chef n’est pas venu et d’ailleurs, il ne viendra pas, ses collègues nont plus. En face, c’est vrai, il y a l’autre syndicat. Ils sont venus, à trois…
Il me dit – lui, c’est le distributeur – : « Personne ne s’est emparé du film. » 
Je lui dis : « Mais ils sont où les gens ? 
Les syndicats, les associations, les réseaux citoyens, les médecins du travail, les inspecteurs du travail, les intellectuels de gauche ? » Tout se passe comme si, parce que l’outil de production fond comme neige au soleil, il ne faut plus parler que d’emploi. Pas des conditions de l’emploi, surtout si elles ne sont pas drôles.
Bon, Manuela au travail ! Au dernier débat, on était 40. Le prochain : dimanche 26, avec Maurice Failevic. Croit-il lui aussi que le cinéma peut changer le monde ?

manuela Frésil,