lundi 18 février 2013

Libération Lundi 18 Février


Méliès de Montreuil : quelle politique pour le cinéma ?

TRIBUNE | 17/02/2013 | PAR DOMINIQUE VOYNET MAIRE DE MONTREUIL, EUROPE ECOLOGIE- LES VERTS (EE-LV) 


Mesdames et messieurs les réalisatrices et réalisateurs,

Merci pour votre tribune parue le 14 février dans ces colonnes. Merci de soulever enfin la question essentielle. Car, après des semaines de rumeurs et d’allégations au minimum approximatives, après cette agitation pénible pour nous tous - spectateurs, amoureux du cinéma, agents et élus municipaux - vous posez enfin la bonne question à propos du cinéma Méliès : à travers cet équipement, quel service public du cinéma proposons-nous aux habitants de Montreuil et d’ailleurs ? J’y reviendrai.

Les événements récents autour du Méliès ne doivent rien aux supposées tentatives de «déstabilisation» dont vous vous faites l’écho, mais seulement aux responsabilités qui sont les miennes en tant que maire de Montreuil, face aux graves dérives constatées au sein de ce service municipal, dans la gestion des deniers publics. Après les enquêtes et contrôles réalisés par la ville et par le Trésor public, les faits sont là, incontestables : une double billetterie ne faisant l’objet d’aucune comptabilité a permis de soustraire des caisses du cinéma, donc des finances de la ville, des dizaines de milliers d’euros, utilisés ensuite selon le bon vouloir de quelques-uns, à l’insu de leur hiérarchie. Heureusement pour le service public, c’est une pratique illégale et passible de sanctions pénales. Une illégalité immédiatement confirmée par le Centre national du cinéma (CNC), contrairement à ce que vous écrivez.

Ceci étant dit, je suis bien sûr entièrement d’accord avec vous quand vous rappelez l’effet rouleau compresseur des logiques du marché sur la culture : sa pente naturelle l’incline à concentrer les moyens sur les produits qui ont le plus de chance d’engranger des profits. C’est bien là que doivent intervenir les effets correcteurs de la puissance publique, en permettant la production d’œuvres singulières, en créant des espaces où elles n’auront pas à craindre la rotation effrénée des rythmes de diffusion, et en développant la sensibilité des publics du cinéma.

Que serait la culture sans l’intervention croissante des collectivités ? Certains d’entre vous ont probablement produit leurs films avec le soutien d’une région, et vous comptez, avec raison, sur le réseau des salles d’art et d’essai pour donner aux plus exigeantes de vos œuvres la chance d’être comprises par votre public.

Cette ambition est aussi la mienne, je l’affirme avec force. Le Méliès est et demeurera un «laboratoire de recherche», évidemment public, avec une ligne éditoriale dans la continuité de ce qui a fait son identité et sa renommée. Cela passera par la reconstruction d’une équipe «professionnelle», forte de son expertise et de sa passion pour le cinéma, et soucieuse des règles de la comptabilité publique. Mon intervention se limitera à donner à cette équipe une feuille de route, issue d’un projet culturel élaboré avec tous ceux qui en sont partie prenante, et de m’assurer que cette équipe disposera des moyens nécessaires pour réussir sa mission.

Notre ambition est celle de «l’élitisme pour tous», selon la conception de Jean Vilar, d’une culture à la fois exigeante et populaire, qui rassemble en un même lieu tous les publics du cinéma. Pour cela, la ville de Montreuil finance à hauteur de quinze millions d’euros, avec la communauté d’agglomération dont Montreuil est membre, l’installation dans quelques mois du Méliès dans un nouvel espace, plus accessible, plus confortable, avec six salles au lieu de trois actuellement, et des espaces mieux adaptés pour débattre des films.

Cet engagement financier exceptionnel ne changera rien à la tarification démocratique pratiquée au Méliès. C’est le fruit du combat que j’ai mené avec succès, avec de nombreux autres défenseurs du Méliès, lorsque j’ai été élue en 2008. Nous continuerons donc de laisser le soin aux multiplexes de proposer des places à 10 euros et d’élaborer leur stratégie commerciale, par ailleurs respectable. Notre stratégie, en revanche, est culturelle et patrimoniale. Elle consiste à penser le temps long des œuvres et à concevoir des équipements pour les porter devant leur public.

Mesdames et messieurs les réalisateurs, ce que j’essaie simplement de vous dire, c’est que les principes de «bonne gestion», ou tout simplement de «gestion légale», ne sont pas un frein à l’expression artistique, mais bien un socle sur lequel peut et doit s’appuyer la culture, comme toute autre politique publique. Et c’est bien dans ce sens que je souhaite, comme vous, que le Méliès retrouve au plus vite un climat apaisé. C’est notre intérêt à tous."