jeudi 14 février 2013

Libération jeudi 14 février 2013



Premiers signataires : Mathieu Amalric, Bertrand Bonello, Laurent Cantet,
Jean-Louis Comolli, Arnaud Desplechin, Valérie Donzelli, Pascale Ferran,
Agnès Jaoui, Gilles Marchand, Gérard Mordillat, Nicolas Philibert, Bruno
Podalydès, Mariana Otero, Chantal Richard, Bertrand Tavernier, Jean-Pierre
Thorn.

Voynet - Méliès : la guerre est déclarée


Tribune.

 Par Sólveig Anspach, Dominique Cabrera, Robert Guédiguian et Dominik Moll
Cinéastes, membres du conseil du cinéma Méliès

Depuis plus de trois semaines, l¹équipe du cinéma Méliès de Montreuil est en
grève avec le soutien massif de ses spectateurs et des milieux de la
création cinématographique. Le Méliès de Montreuil, salle municipale d¹art
et d¹essai, est emblématique à plus d¹un titre : reconnue pour ses choix
éditoriaux exigeants et éclectiques, elle a su fidéliser un public nombreux
et s¹attirer la reconnaissance de tous, notamment pour son travail autour du
cinéma de recherches, des films de patrimoine et du cinéma jeune public.
De Michael Cimino à Claude Chabrol, de Tsaï Ming-liang à Oliver Stone, Agnès
Varda et Nuri Bilge Ceylan, les plus grands réalisateurs français et
étrangers y font escale pour montrer leur film et débattre avec un public
passionné. En 2006, la municipalité de l¹époque et le directeur artistique
du Méliès, Stéphane Goudet, se sont engagés dans un projet d¹extension. Il
prévoit un déménagement des salles pour créer un nouveau lieu de six écrans
au lieu de trois. Objectif, renforcer l¹éditorialisation du cinéma en
exposant mieux - c¹est-à-dire plus longtemps - les films programmés, en
renforçant la mission pédagogique envers les scolaires ainsi que le travail
sur les films de patrimoine dans cette ville qui fut marquée par la présence
des studios de Georges Méliès. Ce projet est alors violemment attaqué par
deux des plus gros groupes français d¹exploitation, UGC et MK2, qui
prétextent un «abus de position dominante» et une «concurrence déloyale»
pour tenter de stopper net l¹extension des salles. Détournement de langage
stupéfiant quand on connaît la position dominante de ces deux circuits dans
l¹espace parisien. Soutenu par son public et par certains des plus grands
cinéastes du monde entier, le cinéma Méliès gagne la bataille et le projet
d¹extension suit son cours.

Elue maire de la ville en 2008, Dominique Voynet remet aussitôt en cause
le projet engagé par son prédécesseur, estimant dans la presse le projet
«trop cher», «élitiste», «bobo», et jugeant «arrogant» l¹affrontement avec
les deux groupes d¹exploitation. Après moult tergiversations, la nouvelle
équipe municipale se ravise, paraît soutenir le Méliès et revendique le
projet d¹ouverture de la plus grande salle publique de France dans sa ville.
Cela ne dure pas. Depuis plus d¹un an, la mairie n¹a de cesse de
déstabiliser l¹équipe du Méliès afin de reprendre la main sur le projet mais
sans ceux qui, par leurs compétences et leurs choix éditoriaux, l¹ont rendu
possible. Enquêtes administratives, procédures judiciaires, calomnies,
mensonges et double discours, toutes les méthodes sont employées. La
dernièreprocédure remonte à quelques semaines. Elle a provoqué la grève
actuelle et la large mobilisation des spectateurs : à la veille des fêtes de
fin d¹année, Dominique Voynet porte plainte contre l¹équipe du Méliès et
suspend le directeur artistique et deux salariées pour «détournements de
fonds». Il s¹agit en réalité de recettes de projections «non commerciales»,
ne donnant pas lieu à une billetterie du Centre national du cinéma (CNC)
mais à une deuxième caisse tolérée par le CNC. Un usage courant pour ce type
de salles. Ici, le Méliès n¹a fait qu¹utiliser cet argent pour compenser des
places offertes par la ville à des associations partenaires.

Aveuglée par des luttes de territoire politiciennes, Dominique Voynet ne
semble pas voir l¹essentiel. Qu¹en déclarant la guerre au Méliès, elle
affaiblit l¹une des salles d¹art et d¹essai les plus exemplaires de France.
Et que, ce faisant, elle rend plus difficile le combat de tous ceux qui se
battent pour une meilleure exposition de nos films. Aujourd¹hui, les grands
circuits d¹exploitation monopolisent une telle part des écrans qu¹il arrive,
certaines semaines, que cinq films occupent près de 4 000 écrans sur les 5
200 disponibles. La production indépendante est trop souvent cantonnée à une
poignée de salles quand, au même moment, quatre ou
cinq blockbusters occupent chacun 600 à 900 écrans. Cela aboutit
à un turnover catastrophique pour les films sortis avec des moyens modestes
: le public n¹a pas le temps de les découvrirŠ qu¹ils sont déjà retirés !

Nous pensons que la seule alternative à cet état de fait est le renforcement
des salles indépendantes d¹art et d¹essai. Or, leur vitalité passe par des
politiques éditoriales singulières, incarnées par des programmateurs
passionnés. Ce sont eux qui donnent une identité forte à ces salles, tel le
Méliès. L¹aveuglement de la mairie de Montreuil aboutit à un immense gâchis
et désespère tous ceux, spectateurs et cinéastes, qui croient encore que le
cinéma n¹est pas une marchandise comme les autres ; qu¹une salle défendue
avec ferveur par une équipe entière est une sorte de bien public que rien ne
devrait pouvoir mettre à mal. Nous tenons à réaffirmer notre engagement au
côté de l¹équipe du Méliès, celle qui défend nos films avec enthousiasme et
conviction.

Premiers signataires : Mathieu Amalric, Bertrand Bonello, Laurent Cantet,
Jean-Louis Comolli, Arnaud Desplechin, Valérie Donzelli, Pascale Ferran,
Agnès Jaoui, Gilles Marchand, Gérard Mordillat, Nicolas Philibert, Bruno
Podalydès, Mariana Otero, Chantal Richard, Bertrand Tavernier, Jean-Pierre
Thorn.


N'oubliez pas de signer en ligne la pétition lancée par Renc'Art plus de 3000 signataires
https://www.lapetition.be/en-ligne/Soutien-au-cinema-le-melies-12363.html