vendredi 15 février 2013

Le Monde Vendredi 15 Février 2013


Le Monde – Règlements des comptes au Méliès de Montreuil

LE MONDE | 15.02.2013 à 14h49 • Mis à jour le 15.02.2013 à 15h45
Le Méliès de Montreuil est en grève depuis vingt-cinq jours, mais l’équipe municipale, emmenée par l’écologiste Dominique Voynet, est en train d’ »avoir la peau de l’ours ». Le feuilleton touche sans doute à sa fin. Peu importe, les soutiens indéfectibles du cinéma art et essai, ainsi que certains professionnels du cinéma, veulent se battre jusqu’au bout. Ils sont appelés, une nouvelle fois, à se mobiliser.
Un rassemblement est prévu, samedi 16 février, à 10 heures, devant le cinéma d’art et essai, situé dans le centre commercial, à la sortie du métro Croix-de-Chavaux. Puis, à 11 heures, l’équipe du Méliès tiendra une conférence de presse à La Maison de l’Arbre, 9 rue François-Debergue, dans le but de répondre, point par point, aux accusations contenues dans l’enquête de la direction générale des services de la ville, et dans le rapport de la direction départementale des finances publiques. Une synthèse de ces deux documents, d’une quinzaine de pages, a été transmise à la presse par les services de la mairie.
L’existence d’une caisse noire et d’une double billetterie au Méliès
En cause, l’existence d’une double billetterie, au Méliès, l’absence de comptabilité publique pour les séances « non commerciales » depuis 2004 (films expérimentaux, films sans distributeurs…), et la soustraction des fonds correspondants au Trésor Public. La ville estime le manque-à-gagner à 77 000 euros, un chiffre jugé totalement fantaisiste par les soutiens du Méliès : la mairie, ne disposant pas, par définition, des chiffres de fréquentation de ces séances « non commerciales », s’est basée sur un nombre de 91,2 spectateurs payants, alors que « la moyenne tournerait autour de trente spectateurs ».
Le chiffre alternatif présenté par les défenseurs du Méliès est le suivant : le manque-à-gagner serait de« 3 500 euros sur cinq ans ». Finies les accusations proférées dans la presse, insinuant l’enrichissement personnel du patron du Méliès, Stéphane Goudet, et de ses proches. Plus sobre, la synthèse fournie par la ville estime que les irrégularités comptables pourraient être qualifiées de « détournements de fonds publics », de « faux » et de « gestion de fait ». Ce n’est pas rien, certes, mais on est loin du déballage exprimé le mois dernier (Le Monde daté 22 janvier), qui avait valu à Dominique Voynet des rappels à l’ordre, et une invitation à « respecter la présomption d’innocence », durant un conseil municipal dont la vidéo est disponible en ligne.
Une « caisse noire », alimentée par les recettes de ces séances non commerciales, aurait servi à l’achat de billets commerciaux, mais aussi, selon des témoignages d’agents, à faire des avances sur salaires, à régler des frais au Festival de Cannes. Voire à acheter de la drogue ! Mais la ville se montre désormais prudente et précise que « certains de ces usages ne peuvent être vérifiés par l’enquête administrative », mais par une enquête judiciaire – le procureur ayant été saisi.
Enfin, deux autres préjudices financiers auraient été subis par la ville : le premier, d’un montant de 8 000 euros, serait lié à des défauts d’encaissements de séances scolaires ; le second, estimé à 58 000 euros, serait dû aux 19 104 billets exonérés constatés sur la période 2008-2012. Ajouté aux 77 000 euros cités plus haut, le total du manque-à-gagner serait de 143 000 euros, conclut l’enquête. Un chiffre grotesque, réplique-t-on, parmi les proches de l’ancienne équipe dirigeante du cinéma.
Une enquête véritablement indépendante ?
Tout d’abord, les soutiens de Stéphane Goudet s’étonnent que l’une des deux enquêtes, qui sert de support aux accusations, ait été menée par les services de la ville. Une telle enquête peut-elle être indépendante, s’interrogent-ils ? D’autant que deux des auteurs – ils sont quatre au total – ont exercé des responsabilités au Méliès dans le courant de l’année 2012. Peut-on être juge et partie ? N’étaient-ils pas au courant des agissements qu’ils dénoncent ? L’entourage de Dominique Voynet répond : « Non, il ressort de l’enquête que la hiérarchie n’était pas informée des pratiques irrégulières de comptabilité ».
Ceux qui dénoncent l’intégrité de l’enquête n’en démordent pas : ils rappellent que cette double billetterie, mise en place au moment de la municipalisation du Méliès, en 2002, était connue de tous.« Non, la ville ne savait rien », répète l’entourage de la maire, qui précise : « Ce qui est en cause, ce n’est pas l’existence de la double billetterie, mais bien l’absence de comptabilité publique ».
Il y a une faille, certes, que reconnaissent volontiers les proches de Stéphane Goudet. Mais ils persistent : la mairie savait. « La preuve, c’est qu’il nous est arrivé de préciser, dans un encart publié dans le journal du Méliès, à l’occasion de séances non commerciales, que ‘l’ensemble des recettes de la soirée irait à l’association X…’. Parfois, il s’agissait même d’associations dans lesquelles des élus municipaux exerçaient des responsabilités ».
Du grain à moudre pour les enquêteurs. Un membre de l’équipe explique « les arrangements » qui avaient cours, à Montreuil, en plein accord avec la mairie, insiste-t-il. Ou comment l’argent des séances non commerciales, non traçable dans la comptabilité, basculait dans la billetterie des séances commerciales. « On organisait une projection d’un film. On proposait 30 billets exonérés. En réalité, seuls vingt billets étaient gratuits, sinon le distributeur aurait pu désapprouver. Les dix billets restants étaient payés avec l’argent des séances non commerciales. Cela permettait d’afficher un nombre d’entrées payantes plus élevé, ce qui satisfaisait à la fois le cinéma et la mairie, soucieuse d’afficher de bons chiffres de fréquentation »Bien entendu, l’entourage de la maire dément avoir eu connaissance de ce type de pratiques.
Des questions restent en suspens. Les pratiques qui ont eu cours au Méliès sont-elles répandues dans d’autres salles art et essai, ou municipales ? Les partisans l’affirment, la mairie de Montreuil assure le contraire. Il y aurait matière à creuser. Tout cela prendra du temps.
A court terme, et c’est ce que souhaitait Dominique Voynet, les jeux sont faits : exit Goudet, le critique de cinéma, la « grande gueule » proche de nombreux cinéastes. Le nouveau Méliès, un complexe qui doit ouvrir ses portes en 2013 – mais on ne sait toujours pas à quelle date –, en face de l’Hôtel de Ville, pourra fonctionner sur de nouvelles bases. Comme n’importe quel autre service municipal, les espaces verts ou la petite enfance – même s’il se murmure qu’il y aurait de la rébellion dans l’air dans divers services de la municipalité, pour des raisons salariales mais pas seulement.
Un feuilleton qui dure depuis plus d’un an
Cet épisode de la « caisse noire » du Méliès est le dernier rebondissement d’un feuilleton qui oppose, depuis plus d’un an, Dominique Voynet à celui qui faisait office, depuis 2002, de directeur artistique du Méliès, Stéphane Goudet. Déjà suspendu de ses fonctions, depuis décembre 2012, Stéphane Goudet vient de recevoir sa lettre de convocation à un entretien préalable de licenciement, pour manquement à l’obligation de réserve, au devoir de loyauté, et non-dénonciation de pratiques comptables irrégulières.
Trois autres agents, la programmatrice, la régisseuse et la régisseuse-adjointe vont également quitter le navire. C’est ce que Dominique Voynet appelle « une sortie de crise ». D’autres diront qu’elle ne veut plus qu’une tête dépasse, et veut reprendre en main le cinéma.
Désormais, la patronne du Méliès est Nathalie Hocquard, récemment recrutée par Mme Voynet. A la mairie, on la nomme simplement « la chef du service ». A quelle distance doit se situer le pouvoir, à l’égard de son cinéma municipal ? Quelles marges de manœuvre seront laissées à l’avenir au Méliès, en terme de programmation ? Voilà d’intéressantes questions en vue, dans la perspective de l’élection municipale de 2014.
Le soutien de politiques et de cinéastes au Méliès
Le député socialiste de la 7e circonscription de Seine-Saint-Denis, Razzi Hammadi, prend date, sur son blog : « A l’heure où les conclusions des différentes enquêtes sont diffusées par voie de presse, sans qu’aucune procédure contradictoire ne soit organisée, plusieurs questions interpellent l’élu mais avant tout le Montreuillois que je suis : Où sont passées les accusations pour détournement de fonds ? Quid des accusations d’enrichissement personnel ? Quels sont les modes de calcul ésotériques qui survivraient à une discussion contradictoire et pour parvenir à un chiffre proche de 150 000 euros hors comptabilité ? Ce sont ces accusations publiques que j’ai moi-même entendues et qui m’ont amené à dire que l’enquête devait aller jusqu’à son terme, tout en ne feignant pas d’ignorer le véritable objectif qui était recherché au travers des différentes allégations. Les conclusions des différents rapports ne m’ont pas convaincu, bien au contraire, si l’on se réfère au fonctionnement d’un cinéma d’art et d’essai associatif ou municipal. En définitive, entre le pourrissement et le passage en force, je suis désormais convaincu qu’une seule issue peut permettre le règlement du conflit, l’aboutissement dans un climat serein des différentes enquêtes et le rétablissement du service public. Cette solution, c’est le transfert, le plus tôt possible, de la gestion du personnel, à la communauté d’agglomération Est Ensemble, celui-ci étant initialement prévu par clause dérogatoire pour mars 2014″.
Bien sûr, certains diront qu’il s’agit de passes d’armes en vue du combat électoral. Mais il n’empêche : le député socialiste prend une position claire, qui l’engage pour l’avenir. Il avait déjà, lors de la précédente manifestation montreuilloise, samedi 19 janvier, dénoncé « la justice municipale », et appelé de ses vœux « la réintégration des trois agents suspendus ».
Puisque les jeux sont faits, les dernières cartouches sortent : les proches de Goudet signalent que la mairie leur a demandé, il y a une dizaine de jours, d’organiser une projection du film de Yann Arthus-Bertrand, Tous coupables, sur le thème de la catastrophe écologiste, suivie d’un débat entre le réalisateur et la maire. « Cela nous a semblé une ingérence du politique dans la programmation. Cette soirée avait une finalité politicienne pour la maire. En plus, le Méliès en était à son 17e jour de grève, mais l’équipe municipale voulait briser la lutte et avait trouvé le régisseur, consentant pour assurer la projection. »
Finalement, devant le risque de trouble à l’ordre public, la séance a été annulée in extremis. Le cabinet de Mme Voynet contre-attaque à nouveau : « Cette soirée avait lieu dans le cadre de l’Agenda 21, auquel ont participé de nombreux Montreuillois. Pour les remercier, nous avons voulu organiser une soirée. On a trouvé ça plus original de proposer un film suivi d’une rencontre-débat. Il n’y avait rien de politicien. Il nous arrive, aussi, d’organiser des conférences au théâtre municipal », ajoute un proche de Mme Voynet.
Le débat est ouvert, au-delà de l’affaire de la « caisse noire » du Méliès. Dans une tribune publiée dansLibération, jeudi 14 février, des cinéastes et comédiens (Mathieu Amalric, Solveig Anspach, Dominique Cabrera, Robert Guédiguian, Dominik Moll, Jean-Pierre Thorn…) estiment que Mme Voynet « ne semble pas voir l’essentiel » : « Qu’en déclarant la guerre au Méliès, elle affaiblit l’une des salles art et essai les plus exemplaires de France. Et que, ce faisant, elle rend plus difficile le combat de tous ceux qui se battent pour une meilleure exposition de nos films (…) Nous pensons que la seule alternative à cet état de fait est le renforcement des salles indépendantes art et essai. Or, leur vitalité passe par des politiques éditoriales singulières, incarnées par des programmateurs passionnés. Ce sont eux qui donnent une identité forte à ces salles, tel le Méliès. L’aveuglement de la mairie de Montreuil aboutit à un immense gâchis ».
Clarisse Fabre